Critique #052 – Izana, la voleuse de visage de Daruma Matsuura

TITRE PAGE (10)
 » La laideur a ceci de supérieur à la beauté qu’elle ne disparaît pas avec le temps, » disait Gainsbourg. Après tout qui connaît la véritable définition de la beauté et surtout ce qu’elle représente. Tout au long des siècles ce mot a connu différentes définitions pour ne jamais en trouver une définitive. Tantôt ceci ou tantôt cela, elle est suggestive et changeante selon le regard de qui la voit. Izana reprend non seulement ce concept mais la fait évoluer autour d’un mythe tout aussi effrayant qu’improbable. 
Acheter Izana, la voleuse de visage sur Amazon.
Infos sur Facebook et Twitter

Sans titre 5

Merci à Emily pour ce moment de poésie obscure mais charmante


Izana, la voleuse de visage trouve son origine dans la plume de Daruma Matsuura, écrivaine et dessinatrice vivant près de Tokyo. Cette trentenaire a étudié pendant un temps les Beaux-arts avant de se désister pour se lancer dans le métier de dessinatrice. Sous son trait naîtra le mythe de Izana qui sert de prequel au manga, Kasane la voleuse de visage chez Ki-oon. L’auteure se dit comme une grande amatrice de Osamu Tezuka, le mangaka mort en 1989 et qui a donné naissance à de nombreuses œuvres cultes comme Astro, le petit robot, le Roi Léo, Black Jack, Ayako, ou encore L’Histoire des 3 Adolf.

Ne connaissant que la version manga dont j’en ai entendu que du bien, et que j’avais lu via un extrait sur le site, j’étais curieuse de voir ce que la version romancé de l’histoire pouvait donner. Mais que ce cache-t-il sous ce titre ? Eh bien, pour ce récit il est de bon ton de commencer par Il était une fois… une fille du nom de Izana vivant recluse du vaste monde extérieur où elle ne peut s’aventurer. Les arbres, les fleurs, le soleil… elle ne les connaît qu’à travers les pages des bouquins ou en regardant par la fenêtre de la pièce où elle vit. Mais un jour, la jeune fille va se décider à explorer le monde extérieur, mais ô malheur ! Cette dernière va susciter l’effroi et la peur sur les visages des gens qui ne cessent de la regarder, elle, si laide, si repoussante. Car si la laideur n’est pas un crime, dans son village il est synonyme de tragédie. En effet, autrefois dans un temps bien lointain une sorcière d’une grande laideur et une prêtresse d’une grande beauté se seraient affrontées. La première non seulement en ressort victorieuse mais vola également l’apparence de la perdante. Depuis, chaque petite fille laide née une certaine année est tuée immédiatement sous peine de porter malheur aux habitants. Et comme pour conjurer le sort, chaque année se tient une pièce de théâtre rejouant cette légende, et c’est là, qu’Izana va découvrir sa cousine Namino, tenant le rôle de la prêtresse, et d’une beauté incroyable née la même année qu’elle….

Qu’on se le dise, à mes yeux les Japonais possèdent une façon particulière de raconter des histoires que personne ne peut égaler. Izana ne déroge pas à la règle puisque l’ambiance est celle d’un conte horrifique sombre qui aborde la question de la beauté. Après tout, la beauté est suggestive et encore heureux nous ne trouvons pas toutes les mêmes personnes belles ou laides. Cela relève des goûts personnels dans la majeure partie des cas, même si la société ne cesse de dicter une référence en matière de beauté, de poids, et en général d’apparence. À travers les yeux de Izana on découvre une petite fille qui a été élevée par une sage-femme, Chigusa, qui la cache aux regards extérieurs pour la protéger. Puis, lace de ne pas faire comme les autres elle décide de s’échapper pour rejoindre l’école car elle aime apprendre, et c’est par cet acte innocent qu’elle va déclencher bien des choses mais aussi apprendre très violemment le sens du mot « laide ».

Mêlée au dégoût qui m’emplissait, une vague de haine envers moi-même m’envahit.
Jamais je n’aurais dû naître.
Personne n’en était plus convaincu que moi.

Le récit est de manière général très interpellant puisqu’elle fait réfléchir sur le concept de la beauté, sur notre regard vis-à-vis des autres et sur nous-mêmes. La narration se compose de trois points de vues : celui de Izana, de Chigusa et de Kingo un enfant également recueil par la sage-femme. Au fil des pages, le lecteur est invité à suivre l’évolution physique et mentale de Izana ce qui crée un pont entre les deux qui rend la lecture proche de celle d’un huis clos. Si de petite fille Izana était douce et gentille, son contact avec le monde extérieur et sa cruauté va l’endurcir et la pousser à prouver qu’elle n’est pas responsable de son apparence. Ces moments où le mental de la jeune fille se veut changeant sont très bien exploités par l’auteure. Le rôle que joue la cousine Namino est également intéressant puisqu’on observe une dualité familiale autre que celle de la fratrie, que l’on voit très peu dans les romans. De manière générale, les personnages sont efficaces et il est important de constater que la perfection n’existe pas dans ce récit, alors que la beauté est à la fois le cœur du problème mais aussi un protagoniste.

Au printemps, les tempêtes et la tiédeur font pourrir mon coeur.
En été, les violentes chaleur consument mon coeur.
En automne, la tristesse et les récoltes égarent mon coeur.
C’est l’hiver. Si ce froid mortel pouvait détruire mon coeur…

La plume de Matsuura est très fluide, prenante et intègre parfaitement la sensibilité et la brutalité. À l’évolution du personnage principal s’ajoute également l’exploration du mythe de cette malédiction et du regard du village sur Izana, qui apportera son lot de confessions inattendues. En dehors de la thématique de la beauté, le livre met en avant celle de l’infanticide simplement basé sur une superstition vieille de plus de 500 ans. Dès le départ le ressenti est celui de la fascination et de l’incompréhension face à cette absurdité, dont l’écriture de l’auteure y ajoute une touche de poésie. Petit mot sur le dénouement sans trop en dire, qui est une fin ouverte laissant ainsi libre choix au lecteur de continuer sa lecture avec le manga Kasane ou de s’arrêter là.

L’édition de Lumen est très soignée. Certains lecteurs du manga regrettent le choix de la couverture, mais personnellement je la trouve très esthétique. L’effet miroir brisé joue très bien avec la perception que peut avoir la jeune fille sur son apparence, à savoir qu’elle n’est pas comme celle perçue par les gens qui l’entourent. La traduction de Hana Kanehisa et Diane Durocher semble garder intacte la part de poésie qui compose le roman. Ce livre est le premier que je possède des éditions Lumen et je suis très satisfaite de l’objet. 

kasane-voleuse-visage-1-ki-oonEn conclusion, Izana la voleuse de visage est une lecture qui plaira aux amateurs de légendes urbaines, qui à la différence de beaucoup aborde une question très importante et toujours d’actualité. Est-ce que la beauté extérieure a un lien avec la beauté intérieure ? C’est angoissant, dramatique et ensorcelant. un mythe made in Japan que je ne regrette pas d’avoir découvert, et qui m’a encore plus donné envie de lire sa suite, Kasane, la fille de notre chère Isana…

17Infos roman (6)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s