Critique manga #395 – Tomie et Sensor de Junji ITO

Junji ITO, ou celui qui a su s’inscrire dans le temps et l’univers underworld du manga d’horreur rendue populaire. Avec Tomie, sa première œuvre parue, et Sensor, l’une des plus récentes, nous avons le droit à un bon gros résumé de ce que peut être l’écriture scénaristique et graphique de ITO. Deux mondes, deux femmes, deux récits qui se complètent parfaitement, entre noirceur et lumière.

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Merci à l’équipe des éditions Mangetsu pour leur confiance et ces lectures


Manga - Manhwa - Tomie - Intégrale (Mangetsu)

Disponible aux éditions MANGETSU dans la collection Seinen ou sur Amazon au prix de 24.90 € || VOIR LA BANDE-ANNONCE

Junjo ITO est un mangaka japonais spécialisé dans les manga d’horreur, et que l’on considère comme le maître en la matière. Enfant, ITO se prend au jeu du dessin en trouvant l’inspiration auprès de ceux de sa sœur aînée. Le travail de Kazuo UMEZU (L’École emportée, Je suis Shingo) a également joué sur son envie. En 1987, il publie son premier manga Tomié tout en exerçant le travail de dentiste. Le récit débute dans le magazine de prépublication Monthly Halloween du feu-éditeur Asahi Sonorama. Pour ce titre, il reçoit le prix Kazuo Umezu. Par la suite, il se consacre exclusivement au manga. Spirale sort 10 ans plus tard, suivi de Gyo qui établie son statut de maître de l’horreur. Depuis, il n’a cessé d’écrire et dessiner plusieurs histoires courtes qui ont été regroupé dans des ouvrages formant une collection à son nom. Mais des histoires longues sont aussi à compter dans sa bibliographie telles que Remina, Sensor, Yukai Kyoushitsu ou plus récemment l’adaptation du roman La déchéance d’un homme. Ce dernier est disponible aux éditions Delcourt-Tonkam tout comme Gyo et Spirale. Tomié est donc la première œuvre de l’auteur a voir le jour, et la deuxième a avoir été traduite en français en 2004 après Spirale deux ans auparavant. Profitant de son arrivée dans le milieu du manga et la récupération des droits d’éditions de ITO, les éditions Mangetsu ont décidé de redonner une nouvelle jeunesse à Tomié. Parlons déjà du travail fourni par l’équipe qui est monstrueux. Nous avons le droit à une édition cartonnée, des dorures à chaud, une belle impression sur du papier de qualité. Rien n’a été laissé au hasard quand on prend le temps de regarder. Dos, quatrième de couvertures, jaquette, et préface d’Alexandre Aja. Nous avons le droit à un très bel objet qui – pour moi – se place au-dessus de la version US de Gyo, Spirale et Tomié, mais qui reste tout de même en raccord avec ces versions. La traduction est assurée par Anaïs Koechlin (Ao Ashi, Candy & Cigarette, Switch me on, Called Game). Tomié est l’histoire d’une jeune fille et lycéenne dont la beauté et aussi subjuguante que mystérieuse. Cela en est au point où la folie s’empare de nombreux garçons autour d’elle qui vont vouloir la tuer de manière très crue. Mais si Tomié est morte, comment ce fait-il qu’elle réapparaisse le lendemain en un seul morceau et sans aucune marque ? Est-elle la proie ou le prédateur ? Ma découverte de Junji ITO s’est faite avec Gyo il y a quelques mois. Je dois avouer que j’étais curieuse de comprendre tout le foin autour de cet auteur, et je n’ai pas été déçue. En quelques mots, quand vous ouvrez un ouvrage de ITO, vous n’êtes pas prêt et n’en ressortirez pas indemne. Rien de larmoyant, non, mais plutôt quelque chose de perturbant, de révélateur dans l’humanité et ses dérives, et dans l’horreur visuelle. Tomié n’échappe pas à cette règle même si on sent que c’est sa première œuvre. Par exemple, j’ai eu du mal à me repérer au niveau de la temporalité. On sent que chaque chapitre représente une histoire même si tout est lié par un fil rouge : Tomié. À la différence de Gyo, ce premier récit est plus subtile dans son traitement de l’aspect horrifique.

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TOMIE © Junji Ito/ASAHI SONORAMA Ltd.

La sensation de malaise monte gentiment, rendant l’ensemble plus sournois. Le personnage de Tomié est ce qui cristallise toute l’horreur, la vengeance mais aussi la folie qui pousse les autres personnages à commettre les pires actes de barbarie. Elle est ce que l’on pourrait appeler une femme fatale. Dans cette image, nous avons la représentation d’une femme qui utilise le pouvoir de la sexualité pour piéger les hommes. C’est principalement de par son charme et de par de la manipulation par le mensonge qu’elle arrive à ses fins. Cet archétype existe depuis la nuit des temps, avec des évocations dans les mythes folklores du monde entier. On peut citer Aphrodite pour la Grèce antique, Cléopâtre pour l’Égypte, la célèbre danseuse orientale Mata Hari, La Marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses ou Lana Turner dans le film Le facteur sonne toujours de fois. Dans chaque culture, il y a au moins une femme fatale qui représente toute un concept sociétal instaurer par la moralité. L’image du bien et du mal, et surtout du tabou qu’il existe autour de la sexualité des femmes. Pour transformer toute cette énergie dite toxique, Junji ITO réussit à la coupler avec celle de l’imagerie paranormale. Au niveau du dessin, ITO manie déjà très bien le contraste de chaque case, chaque regard de Tomié est transperçant d’effroi mais d’une grande dose de séduction. Difficile de ne pas être envoûté par ses yeux, sa présence aussi fragile que froide qui peut rappeler celle d’un serpent, ou plus simplement celle d’un loup déguisé en agneaux. Les détails sont déjà très prononcés, et le maniement de la mise en scènes est efficace. En conclusion, que vous découvriez Junji ITO par Tomié ou que vous soyez déjà un fervent lecteur, difficile de ne pas reconnaître le talent du mangaka pour nous déranger dans ce qu’il écrit. C’est malsain mais séduisant. Malgré que ce soit une première œuvre, la narration possède déjà plusieurs degrés de lecture. Un très bel ouvrage pour découvrir un mangaka hors du commun qui aura bien mérité son surnom de Maître de l’horreur.

Manga - Sensor

Disponible aux éditions MANGETSU dans la collection Seinen ou sur Amazon au prix de 14.90€ || VOIR LA BANDE-ANNONCE

Sensor est un récit réalisé entre 2018 et 2019 au Japon, ce qui en fait une œuvre récente. Ce nouveau récit ne diffère pas des précédents travaux de Ito. On y retrouve les ingrédients qui ont fait de lui un mangaka si populaire. Nous avons de l’horreur cosmique, des femmes hantées, les cultes et autres groupes crépusculaires. Les lecteurs assidus ne seront pas déroutés, et les petits nouveaux peuvent se lancer à la découverte de l’univers de Junji ITO avec ce one-shot. L’histoire est celle d’un journaliste répondant au nom de Wataru Tsuchiyado qui enquête sur une femme, Kyoko, qui semble avoir un grand pouvoir de clairvoyance. Cette dernière est la seule survivante d’une récente irruption volcanique au Mont Sengoku. La dernière fois que ce volcan s’est réveillé, c’était il y a plus de 60 ans, et avait rasé tout un village de personnes vouant un culte au dieu Amagami. Contrairement à Tomié, chaque chapitre est lié créant une narration plus fluide et compréhensible, même si le mystère reste de mise. Toutefois, à force de lire du ITO on commence à percevoir une particularité bien intéressante. Laquelle ? Celle de voir l’auteur partir sur une idée autour d’un personnage, et d’un coup, constater que ce dernier semble avoir un libre arbitre. Je m’explique. Beaucoup d’auteur de romans ou de mangas, peu importe le support, partent avec une idée du héros qu’ils vont écrire. Sur une feuille blanche, ils posent la base de leur histoire, puis ont ces personnages qui vont peu à peu se construire. L’auteur peut partir avec une idée et un objectif concernant leurs héros, mais en cours de route ils s’éloignent du plan venant à les surprendre. Ils avancent souvent l’explication selon laquelle les héros ont pris le contrôle sur la plume de l’auteur. En gros, que l’auteur n’a pas totalement le contrôle de ses personnages de fiction. Ça peut paraître fou, mais c’est au final assez logique. Ici, c’est ce que l’on ressent dans Sensor. Cela a pour effet de créer plusieurs manières de lire, comprendre et interpréter l’histoire. La psyché du personnage n’en est que plus riche et intrigante. Le lecteur va forcément se lier à lui, même si avec Junji ITO on est plus dans de la fascination, du voyeurisme malsain et un sentiment de mettre les pieds dans un autre monde. L’écriture et la lecture, sont des choses captivantes, non ? Le personnage de Kyoko peut être perçu comme une image contraire de Tomié. Mais elle est plus que ça. Si Tomié était la maléfique, la femme fatale et les ténèbres, Kyoko, elle en est la lumière. Le Ying et le Yang qui se complètent et qui captives pour des raisons bien différentes. Sensor est un récit qui entre facilement dans le grand univers crée par Ito, mais elle en ressort comme étant peut-être celle étant la plus positive selon moi. Cette jeune femme aux cheveux d’une blondeur lumineuse possède en elle une vérité suprême, et n’est-ce pas amusant de voir un journaliste – celui qui est sensé dire la vérité au monde entier – courir après elle ?

© by ITÔ Junji / Asahi Shinbun

Bien entendu, Sensor possède d’autres thèmes que ITO va explorer, telle que les sectes ou les cultes. L’aspect cosmique est un point central dans ce récit, et déjà observé dans d’autres œuvres du mangaka. Plusieurs questions sont posées tout au long du récit, poussant le lecteur à réfléchir au même titre que les personnages. Visuellement, c’est une expérience. Comme pour chacune de ses histoires, Junji ITO nous livre un graphisme percutant, séduisant de par sa singularité et sa sensualité. Car oui, il y a quelque chose de presque charnelle, de dérangeant comme une soirée en club de BDSM. On est hypnotisé, tenté, effrayé, et bien plus. Concernant l’édition, l’équipe de Mangetsu nous ont encore régalé. On notera l’analyse en fin de tome est le texte écrit par ITO revenant sur sa création et sa publication. La traduction est à nouveau signée par Anaïs Koechlin, et qui cerne parfaitement les différents niveaux d’ambiance. Sensor complète parfaitement Tomié dans sa confection. La préface est écrite par Hideo Kojima. Impression et papier de qualité, couverture rigide avec jaquette, dorure, etc. En conclusion, Sensor est une version complémentaire à Tomié, explorant d’autres chemins non empruntés précédemment. Des points récurrents de l’univers de Junji ITO sont présents. S’il marque moins qu’un Gyo, par exemple, il n’en reste pas moins une expérience de lecture enrichissante, particulière, et à faire.

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