Critique BD #004 – Sous les pavés de Warnauts et Raives

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En 1968, la colère gronde parmi la jeunesse et les travailleurs. L’État tremble mais ne cède pas. Cinquante ans après, que reste-t-il des leçons du passé ? Pas grande apparemment. Dans un éternel recommencement, les injustices continuent et les pieds battent le pas dans les rues. Avec Sous le pavés, le duo Warnauts et Raives nous emmènent dans les rues de Paris de mai 68, où les forces de l’ordre et les gens se cherchent au travers de manifestations, de nuit de fête et de rencontres. 

 

Acheter Sous les pavés sur le site des éditions Le Lombard ou sur Amazon

 

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Le blog de Warnauts et Raives, en cliquant ici

Merci à Anne-Catherine de m’avoir fait découvrir le charme de ce duo


Eric Warnauts et Guy Raives sont deux auteurs belges de bande dessinée, nés dans les années 60. C’est en se rencontrant en 1985, que le duo se lance dans l’écriture de récits historiques, mais pas que, puisque la force de leur écriture se trouve également dans l’aspect social des femmes et des hommes qui arpentent notre monde. Depuis trente ans, la paire de main de chacun ne forme plus qu’une pour nous faire voyager à différentes époques et dans différents pays. De l’Allemagne nazie avec Après guerre (2014) ou encore L’Innocente (2015), au Congo belge, en passant par la Venise libertine du 18ème siècle avec Les suites vénitiennes sans oublier l’Amérique de Barack Obama, les deux hommes tentent de retranscrire l’atmosphère des lieux, des événements, mais aussi la société humaine au gré de leur collaboration. En parallèle, Raives réalise des livres pour enfants aux éditions Mijade et met en couleurs les albums de divers auteurs (Jean-Claude Servais, Marc-Renier, Charles Masson). De son côté, Warnauts enseigne la bande dessinée à l’ESA Saint-Luc de Liège. En ce début 2018,  ils nous reviennent avec Sous les pavés aux éditions Le Lombard, remémorant l’histoire marquante de mai 68 en France, qui fête son cinquantième anniversaire cette année.

Le scénario débute le 8 mai 1968 à Paris, les autorités et le gouvernement font face à une anarchie totale à la Sorbonne, où les différents mouvements montent au créneau. L’heure est grave dans la capitale française, et les choses ne vont pas aller en s’amenuisant, bien au contraire. La tension entre les travailleurs et manifestants d’un côté et de l’autre les CRS est à son paroxysme. Les coups pleuvent, les blessés tombent, les arrestations se multiplient. Parmi eux un ex-cowboy américain, Jay Fergusson, étudiant aux Beaux-Arts de Paris, avec son arme fétiche à la main : son appareil photo. Un mois plus tard, le voilà en plein interrogatoire au poste de police pour comprendre sa présence ce jour-là dans le quartier latin.

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De ce point de départ, Warnauts et Raives nous raconte le parcours de cinq jeunes issus de milieux différents : Gilles Dussart étudiant en médecine destiné à suivre les traces de son père, Didier Saint-Georges originaire de la Guadeloupe et fils de député, Sarah Tenenbaum bourgeoise rebelle et libertine, et Françoise Bonhivers anarchiste révolutionnaire et fille de paysans. Si en ouvrant cette bande dessinée on pourrait s’attendre à lire un récit uniquement basé sur la politique et les engagements de chacun, il n’en est rien. Au fil des cases, l’histoire que nous narre Jay nous emmène non seulement explorer les rues de la capitale sombrant peu à peu dans un chaos et les enjeux politiques, mais aussi l’ivresse de la jeunesse, la liberté sexuelle assumée, les peines de cœur et les doutes liés au futur.

En ne se concentrant que sur ce petit groupe de personnes devenus amis, Warnauts et Raives prennent le temps de mettre en lumière les engagements politiques et motivations différentes de chacun. Les bulles bavardes viendront réimplanter le contexte de l’époque (Vietnam, etc), conférant ainsi une lisibilité historique que peut-être les plus jeunes ne connaissent pas. L’alternance entre passé et présent casse parfois le rythme, perdant quelque peu le lecteur dans la ligne temporelle des événements. 

Si chaque personnage possède sa force de narration, le lecteur aura tendance à se sentir plus investi dans l’histoire personnelle de Jay ou celle de Françoise, mais aussi sur la relation qui les lie. De leurs mains liées, les deux étudiants se rapprocheront, nous berçant de leur découverte mutuelle mais aussi de leurs peurs. Le passé trouble de l’américain viendra faire de l’ombre a la romance naissante, tout en mettant en avant un personnage fort et attachant. Arrivé en fin de tome, le tandem Warnauts et Raives laisse le soin au lecteur de se faire sa propre suite, tout en nous laissant peut-être espérer revoir Jay ou Françoise dans une future aventure… peut-être donc ? Mais, cela révélerait du mensonge de dire que les trois autres ne possèdent pas une quête personnelle se mêlant au récit. 

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Les dessins se veulent aussi réalistes que rêveurs. Entre la douceur du trait de Warnauts et les couleurs à l’aquarelle de Raives, le duo charme de par l’osmose qu’ils incarnent dans ce récit. Les rues de Paris ne nous sont jamais apparues aussi vivantes, torturées, belles et sales à la fois. Le soin apporté aux détails propres aux années 60 trahit du travail de documentation fait par le duo en amont. La colorisation met bien en valeur toute la diversité que pouvaient être les années 60. Des couleurs flashy « peace & love », au gris des ruelles pavées de Paris, en passant par cette atmosphère de vie de bohème, tout y est.  La représentation des corps dénudés est sensuelle et sans tabous aucun. Même si le découpage s’avère quelque peu classique, il sied bien au rythme de narration. On mentionnera également l’impact des planches « muettes » où seuls les scènes parlent au lecteur de l’intensité des actions. 

Petit mot sur l’édition par Le Lombard qui signe ici un ajout de premier choix à sa collection « Signé », comprenant déjà les autres récits du duo, mais aussi ceux de divers autres bien connus comme Andreas, Hermann, Dubois, etc. Le format est plus grand qu’une bande dessinée classique, soit du 241×318 contre du 225×298. Mais au vue du travail effectué il était plus que nécessaire de faire appel à ce format « prestige ». La qualité d’impression est irréprochable et rend vraiment justice aux graphismes de l’histoire. La couverture est tellement belle que l’on pourrait l’admirer pendant bien une heure durant. On remerciera aussi la chronologie historique en fin d’ouvrage nous permettant de situer les événements de 1968.

En conclusion, avec Sous les pavés le binôme belge montre toute l’étendue de sa capacité à revenir sur un moment percutant de notre Histoire, tout en révélant des personnages empreints de doutes, de forces et de faiblesses. Des rencontres humaines aux répercussions différentes mais complémentaires d’une génération emplie de rêves et d’espoir. Un témoignage saisissant et sensible où les pavés des rues ne sont pas les seuls à voler en éclat.infos.png

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